SYLVANUS FOREVER !

15 septembre – 15 octobre 2025 :
Mois des martyrs et prisonniers politiques du Togo
Enlevés à Tsévié et retrouvés calcinés dans leur voiture à Bè-Massouhoin (banlieue de Lomé), le 14 février 1994

31 ans, 1 mois, après l’assassinat de Sylvanus OLYMPIO lors du putsch du 13 janvier 1963 au Togo survient, dans la nuit du 13 au 14 février 1994, l’enlèvement suivi de l’assassinat de trois personnes : Gaston Aziandouvor EDEH, Prosper Ayité HILLAH, Martin Dissi Kodjo Koumaflé AGBENOU, en pleine campagne des premières élections législatives pluralistes de la période de transition ayant suivi la Conférence nationale souveraine de juillet-août 1991.

Au mois de février 1994 les premières élections législatives pluralistes de la période de transition, prévues par la Conférence nationale souveraines, sont appelées à se tenir dans un climat politique tendu.

En effet, le pays porte encore les stigmates des massacres de Fréau Jardin et du quartier Bè du début de l’année 1993 qui vient de se terminer et qui a vu plus de 600 000 citadins de la ville de Lomé prendre les chemins de l’exode vers les pays voisins du Bénin et du Ghana surtout, ainsi que du déplacement vers les villes, villages et localités de l’intérieur du pays.

Malgré les initiatives prises pour apaiser la situation politique et permettre aux acteurs politiques de s’engager dans la compétition électorale, une grave suspicion et un désenchantement total marque d’autant plus l’ensemble des rapports que le mois précédent, les autorités togolaises ont annoncé, le 5 janvier 1994, que les partisans de l’opposition armée ont lancé une attaque à partir du Ghana contre le Camp du Régiment interarmes togolais (RIT), à Lomé. Suite aux affrontements armés qui ont lieu dans la ville de Lomé, une vague répressive aveugle de l’armée togolaise a été déchaînée contre les citoyens occasionnant plusieurs centaines de morts, victimes d’exécutions extrajudiciaires sommaires et des arrestations arbitraires massives.

Toutes choses qui n’ont pas rassuré non seulement les exilés dans les pays voisins pour qu’ils reviennent au pays, ni les différents partis se réclamant de l’opposition pour qu’ils s’engagent dans la campagne électorale, lesquels décident de boycotter le scrutin en vue.

C’est donc dans un tel climat délétère que sont intervenues ces premières élections législatives pluralistes sous le régime RPT.

Face au boycott de la plupart des partis se réclamant de l’opposition démocratique, seuls le Comité d’action pour le renouveau (CAR) de Me Yawovi AGBOYIBO et l’Union togolaise pour la démocratie (UTD) d’Edem KODJO annoncent leur participation.

Mais, dans l’ensemble, ces élections se déroulent sur la toile de fond d’assassinats et de violations massives des droits de l’homme qui, organisés par les forces de l’ordre et les milices du RPT, endeuillent la campagne électorale et vont se poursuivre bien au-delà. Ceci, dans l’unique objectif d’instaurer un climat de terreur propre aux manipulations permettant d’assurer au parti gouvernemental RPT sa prééminence sur les nouvelles institutions appelées à se mettre en place, en dépit de son rejet par les populations.

Après que le premier tour du scrutin législatif se soit tenu le 6 février 1994, la campagne électorale est en train de battre son plein pour le deuxième tour lorsque survient l’enlèvement de trois personnes à Tsévié le dimanche 13 février 1994, vers 16H 30, avec une quatrième autre personne. Qui sont-ils ?

Il s’agit de :

  • Gaston Aziandouvor EDEH, député du CAR élu dès le premier tour du scrutin législatif du 6 février 1994 dans la deuxième Circonscription électorale de Yoto au premier tour, âgé de 42 ans et père de 4 enfants ;
  • Prosper Ayité HILLAH, ancien professeur d’EPS au Lycée d’Agbalépédogan alors au service des sports à l’Université du Bénin (UB) ;
  • Martin Dissi Kodjo Koumaflé AGBENOU, adjudant-chef de gendarmerie à la retraite, âgé de 57 ans, dirigeant du Club sportif d’Agaza.

C’est parce que le véhicule de Gaston EDEH porte encore le papier avec lequel il a masqué sa plaque d’immatriculation pour les besoins de sa campagne électorale que les auteurs de cet enlèvement, des hommes portant l’uniforme militaire, s’en prennent à eux. Sous la menace de leurs armes et au vu et au su de la population du quartier où ils sont enlevés, ils les forcent en plein jour à prendre place dans leur propre voiture qu’ils conduisent vers une villa de la résidence du Bénin servant aux militaires. Là, ils sont copieusement et ignominieusement passés à tabac avant d’être interrogés par Emmanuel GNASSINGBE, le fils infirme d’EYADEMA et trois militaires en uniforme.

Déshabillés, humiliés et torturés dans tous les sens, on les remet ensuite dans le véhicule de Gaston EDEH qui reprend la direction d’Agoè-Nyivé, au-delà de 21 heures, lorsque, en chemin, le rescapé de ce kidnapping réussit à se ruer hors du véhicule pour prendre la fuite, sous des rafales de mitraillettes. C’est grâce à son témoignage qu’on aura tous les détails de leur mésaventure.

Arrivés au niveau de Kégué, les trois hommes restant, pris en otage, sont lâchement fusillés, puis leurs corps sont replacés dans la voiture qui est ensuite incendiée.

Le lendemain de leur enlèvement, leurs corps sont retrouvés calcinés dans la voiture brûlée.

Dans un communiqué rendu public le 15 février 1994, le CAR rapporte les circonstances telles que décrites par le rescapé comme suit :

« Le dimanche 13 février 1994, vers 16 heures, M. EDEH Gaston revenait de son village d’Ahépé à Lomé, avec trois autres personnes et le chauffeur conduisant le véhicule-taxi RT-9922-K dont il avait couvert d’un papier la plaque minéralogique pour les besoins de sa campagne électorale.

Arrivés à Agoè-Nyivé (12 Km de Lomé) au niveau du bistrot « Le CAMEL », M. EDEH et ses compagnons ont marqué un temps d’arrêt pour prendre un rafraîchissement. A peine descendus du véhicule, ils ont été abordés par deux militaires qui leur ont demandé pourquoi le numéro du véhicule est recouvert de papier. M. EDEH s’en est expliqué. Ils se sont ensuite mis à fouiller le véhicule et se sont aperçus que M. EDEH avait dans sa sacoche des documents de campagne du CAR. Ils s’attaquèrent alors à M. EDEH et à ses compagnons d’être ceux qui, avec leur « histoire de démocratie » ont engendré des troubles dans le pays. Ils arrachèrent la clé du véhicule et embarquèrent EDEH et trois de ses compagnons en laissant partir le chauffeur.

Ils les amenèrent dans une villa de la Résidence du Bénin où ils les ont déshabillés et enfermés complètement nus. Vers 20 heures, une personne identifiée par le rescapé comme étant Emmanuel GNASSINGBE, encadré par trois militaires en tenue, est venu les interroger.

Vers 21 heures, ils ont été embarqués dans le même véhicule et reconduits en direction d’Agoè-Nyivé. Sur le chemin, l’un des quatre enlevés a réussi à s’échapper. Il entendit des coups de feu.

Le rescapé a porté les faits vécus à la connaissance de la famille de M. EDEH qui en a avisé la Direction du Parti.

Le lundi 14 février, suite à une information, une délégation du CAR s’est rendue sur la bretelle reliant la route d’Atakpamé à l’avenue Jean-Paul II où elle a découvert près du village de Massouhoin les corps de EDEH et des autres, AGBENOU Martin, HILLAH Prosper, calcinés dans le véhicule également détruit par le feu. »

A ces trois victimes, il faut en rajouter 3 autres car, au même endroit où les corps de Gaston EDEH, Prosper HILLAH et Martin AGBENOU ont été découverts, ce 14 février 1994, trois autres corps, dont celui d’une femme, sont retrouvés.

L’un de ces trois corps ayant manifestement été enterré à la sauvette, on en a donc déduit qu’il s’agissait de personnes qui ont surpris les militaires togolais se préparant à brûler les corps de ces trois personnes (EDEH, HILLAH et AGBENOU) qu’ils ont préalablement assassinées. Témoins gênants de l’horrible scène, ces militaires, sans hésiter, les ont capturés, assassinés et brûlés également.


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